La vie de Chloé Morel fut assombrie par la dépendance à l’alcool de son père. Déterminée à économiser de l’argent pour le bal de fin d’année, elle accepta un poste d’agent d’entretien.

 

Sa dernière année au Lycée Montaigne de Bordeaux s’avéra la plus difficile qu’elle ait jamais connue. Durant les classes précédentes, il y avait encore des élèves qui semblaient s’intéresser aux études, mais en terminale, on aurait dit que tout le monde avait oublié pourquoi on allait à l’école. Autour d’elle, on parlait de projets d’avenir, de vêtements, d’argent et de relations amoureuses. Chloé, en revanche, avait l’impression d’être mise de côté – elle ne voyait aucun avenir prometteur.

Bien qu’elle fût une élève sérieuse, sa famille ne disposait d’aucune ressource financière. Chloé portait toujours des habits venant d’autres personnes. Avait-elle jamais eu une robe entièrement neuve? Elle se souvenait vaguement qu’en entrant en CP, tout était neuf, à l’époque où son père était un homme différent, et sa mère encore en vie…

Chloé n’avait jamais eu beaucoup de contacts avec ses camarades – plutôt, c’étaient eux qui l’évitaient. Mais cette année, elle se sentait réellement exclue. Les autres semblaient déjà presque adultes, et pourtant, les moqueries la visant se multipliaient. Aujourd’hui, elles franchirent même toutes les limites.

La journée avait commencé comme d’habitude. Tout le monde s’assit à sa place pour le premier cours. Chloé détestait être au centre de l’attention, alors elle demanda:

— «Madame Dupont, puis-je répondre d’ici?»

Aussitôt, des railleries fusèrent:

— «Morel ne veut pas se lever pour qu’on voie tous les morceaux rapiécés de sa robe!»

— «Ou alors elle a peur que sa tenue tombe en lambeaux si on la regarde de trop près.»

La classe éclata de rire – garçons comme filles. Madame Dupont voulut rétablir le calme, en vain.

— «Dis-moi, Morel, tu comptes porter quoi au bal de promo? À Bordeaux, on ne trouve pas tellement de boutiques de “haute couture poubelle”…»

Chloé saisit son sac et sortit de la salle en trombe. Elle entendit la voix de Madame Dupont:

— «Leroy, ça suffit! Morel, reviens!»

Mais qui allait écouter? Tout le monde se croyait déjà adulte et fort avisé.

Une fois chez elle, elle retrouva le spectacle habituel: son père, Jean Morel, endormi après avoir trop bu. Allongé sur le canapé, les jambes pendant dans le vide, il dégageait une forte odeur d’alcool. Dans la cuisine, régnaient le désordre et la saleté: des mégots, des bouteilles vides et une table poisseuse.

Chloé ouvrit grand la fenêtre pour laisser entrer l’air frais. Cette année, le mois d’avril était assez doux, même si le printemps ne faisait que commencer. Pendant près d’une heure, elle nettoya, frotta et essuya les restes de la beuverie de son père, tout en se demandant à quoi aurait ressemblé sa vie si sa mère avait survécu.

Chloé savait à quel point Jean avait aimé sa femme. Sans doute n’arrivait-il pas à se remettre de sa disparition. Depuis dix ans, il ne vivait que de petits boulots et dépensait la majeure partie de son argent en alcool.

Au début, on s’en rendait à peine compte: il travaillait la journée et ne buvait que lorsque Chloé dormait. Puis il s’était mis à boire le soir, sous ses yeux. Finalement, il avait de plus en plus de mal à garder un emploi. Il répétait souvent:

— «T’en fais pas, Chloé, c’est la dernière fois que je bois, après ça, on vivra bien.»

Mais ce “bien” n’était jamais arrivé. Chloé avait pleuré, supplié son père d’arrêter, espérant qu’il se lasserait de l’alcool, mais rien ne changeait, tout empirait.

Elle entendit soudain un bruit et se retourna d’un coup. Son père se tenait sur le pas de la porte de la cuisine. Son cœur se serra. Il avait quarante-cinq ans mais paraissait en avoir soixante, voire soixante-dix.

— «Chloé, pourquoi es-tu rentrée si tôt?»

À ces mots, elle explosa. D’abord, elle parla à voix basse, puis elle cria:

— «Tôt?! Je n’ai plus rien à faire au lycée avec des “gens normaux”, tu comprends?»

Elle balança sa veste sur une chaise et passa devant son père déconcerté. La porte d’entrée claqua bruyamment. Jean tomba lourdement sur une chaise et murmura:

— «Eh bien, tu te sens mieux, maintenant?»

— «Que se passe-t-il?» intervint une femme qui s’approchait de Chloé. C’était Estelle Martin, la pharmacienne du rez-de-chaussée que tout l’immeuble connaissait.

— «Rien de grave pour papa, répondit Chloé, j’aimerais juste rester un moment ici, sans parler.»

— «Le silence n’a jamais résolu aucun problème.» Et, entre deux sanglots, Chloé raconta à Estelle tout ce qui s’était passé ce jour-là.

— «Il faut aller voir le proviseur. Comment peut-on se permettre ça? Qui leur en donne le droit?» proposa Estelle.

Chloé secoua la tête:

— «Ça ne servira à rien. Estelle, saurais-tu où je pourrais trouver un travail, sans quitter le lycée et en voyant le moins possible mon père?»

— «Un boulot? Tu es encore jeune. Mais bon, si c’est de manière officieuse… Écoute, passe me voir demain après-midi, je vais essayer de t’aider.»

Chloé s’essuya les yeux et força un petit sourire:

— «Merci beaucoup, je viendrai.»

C’est ainsi qu’elle commença à travailler dans un hôpital local, où on manquait cruellement de personnel pour les gardes de nuit.

Elle n’avait pas l’intention de révéler où elle avait trouvé ce poste, mais dans le registre de fin d’études, elle s’était inscrite pour participer au bal. Évidemment, les moqueries revinrent aussitôt, mais Chloé faisait de son mieux pour les ignorer. Ceux qui la tourmentaient avaient leurs parents pour leur acheter de belles tenues; elle, n’en avait pas. Elle devrait donc gagner elle-même l’argent pour s’offrir une robe.

Chloé tenait absolument à faire taire tous ces sarcasmes, même si elle ignorait pourquoi. Sans doute parce qu’elle sentait qu’elle ne valait pas moins que ses camarades, peut-être même davantage que certains.

Oui, elle n’avait pas d’argent, mais elle gagnerait assez pour briller au moins un soir.

— «Morel, on raconte que des sans-abri ont trouvé ta robe de bal dans une benne, c’est vrai?» persifla Inès Leroy, qui ne la lâchait pas.

Inès était toujours entourée de quelques fidèles. Depuis longtemps, on la surnommait “la reine” de la classe, et personne ne doutait qu’elle le resterait.

Chloé fixait son manuel sans mot dire. Mieux valait ne pas répondre, peut-être qu’Inès se lasserait. Mais non…

— «Dis-moi, Chloé, tu comptes venir avec un cavalier au bal? Tu en as dégoté un à la déchetterie?»

Chloé ne put s’empêcher de répliquer:

— «Tu cherches quelqu’un à ta mesure?»

Un éclat de rire se répandit dans la classe. Inès devint écarlate de colère:

— «Oh, alors cette robe de poubelle te donnerait des ailes? Quoi, Morel, tu te rêves reine du bal?»

Chloé se leva et, avec un petit sourire ironique:

— «Tu as l’habitude de fixer tes propres règles. Peut-être qu’avec un vrai concours, ce serait différent.»

Elle quitta la salle, laissant Inès interloquée.

— «Vous avez vu ça?» siffla Inès à ses suiveurs.

Environ une semaine avant le bal, l’hôpital où Chloé travaillait fut soudain en effervescence.

On avait amené un garçon de cinq ans qui était tombé de trottinette et s’était blessé à la tête. Il était accompagné par sa nourrice, qui empirait la situation en passant des coups de fil à tout va et en s’excusant constamment auprès de quelqu’un. Un seul médecin assurait la garde cette nuit-là.

— «Chloé, calme-moi cette femme en panique!» cria le médecin dans le combiné. «On ne peut pas le garder ici, c’est un service pour adultes. Non, il n’est pas en danger grave, mais un chirurgien pédiatrique devrait l’examiner.»

Il raccrocha d’un air décontenancé:

— «Fais quelque chose pour qu’elle se détende.»

Chloé acquiesça, emmena la nourrice dans le hall et lui offrit un thé. La femme finit par s’expliquer:

— «Vous comprenez, le père du petit, Paul Lafont, est un homme vraiment bien, mais encore jeune. Il a une entreprise qui marche. L’enfant est né quand il avait dix-neuf ans; la mère ne voulait pas du bébé, alors Paul l’a élevé seul. Mais à vingt ans, elle a réclamé la garde, pas pour l’enfant, seulement pour l’argent de Paul. Elle le poursuit de plaintes pour négligence, disant qu’il ne s’occupe pas assez de son fils, que c’est dangereux… Si elle apprend ça…»

— «Vous n’avez pas prévenu le père?» s’étonna Chloé.

— «J’ai peur. Paul peut se montrer très strict,» répondit la nourrice, visiblement anxieuse.

Chloé tendit la main d’un geste résolu:

— «Donnez-moi le téléphone, je vais lui parler.»

La conversation fut tendue. À peine Paul comprit-il la situation, il menaça de poursuites. Chloé dut hausser le ton:

— «Vous pouvez vous calmer et m’écouter? Les enfants tombent tout le temps. Votre fils a eu peur, et vous effrayez encore plus votre nourrice en étant si autoritaire. Vous vous comportez en tyran!»

Au bout du fil, un silence suivit, puis Paul reprit plus calmement:

— «Est-ce que vous pourriez les emmener ailleurs – chez vous, par exemple – pour qu’ils ne restent pas à l’hôpital et ne rentrent pas à la maison avec un bandage à la tête? Je paierai ce qu’il faut. J’arriverai demain dans la journée, envoyez-moi votre adresse par SMS.»

Chloé voulut préciser que chez elle, c’était parfois n’importe quoi à cause de son père, mais Paul avait déjà raccroché. Elle transmit la conversation à la nourrice, qui hocha la tête:

— «Dans ces circonstances, mieux vaut qu’on parte d’ici.»

— «Mais chez moi… mon père risque d’être ivre,» murmura Chloé.

La nourrice soupira:

— «Un hôtel serait trop risqué, on pourrait nous y voir…»

Une demi-heure plus tard, Chloé ouvrait la porte de son petit appartement, ne comprenant pas trop pourquoi elle faisait ça. Allait-elle encore avoir honte?

Son père ne dormait pas. À la stupéfaction de Chloé, l’endroit était impeccable, et on y sentait l’odeur d’un plat en train de mijoter.

— «Chloé, tu es là avec des invités? Parfait! J’ai fait de quoi tenir une semaine,» annonça Jean d’un ton enjoué.

Tout paraissait étrange, inhabituel. Chloé ne se souvenait plus de la dernière fois qu’elle avait ressenti à la fois l’envie d’y croire et la peur.

— «Chloé,» fit son père à voix basse dans la cuisine. «Je te demande pardon. J’ai tellement honte. Je ne sais même pas comment te regarder en face. Tiens, prends ça, achète-toi quelque chose pour le bal. Je suis retourné voir mes anciens collègues, je leur ai tout raconté. Je reprends le boulot demain, et ils ont cotisé pour toi. Ce n’est pas grand-chose, mais ça pourra t’aider.»

Aucun mot ne pouvait décrire la joie de Chloé. Encore plus quand Florence, la nourrice, l’emmena dans un salon, l’aida à choisir une robe et lui apprit à danser la valse.

Quant à Paul… Chloé essayait de ne pas trop penser à lui, trouvant la situation pesante. Il n’était pas un monstre, simplement un homme sévère, charismatique et juste. Elle préférait le repousser de ses pensées.

Le chauffeur de taxi jeta un coup d’œil à Chloé dans le rétroviseur:

— «Mais qu’est-ce qu’il se passe? Mademoiselle, on nous suit?»

Chloé se retourna et un frisson la parcourut. La voiture de Paul se trouvait juste derrière, escortée de ses agents de sécurité. Il les avait embauchés dès le début de la procédure pour la garde de son fils.

Au lycée, Madame Dupont jeta un regard sévère à Inès Leroy, qui ressemblait à une mannequin de magazine.

— «Est-ce qu’on attend encore longtemps que Morel se montre?» lança quelqu’un, d’un ton sarcastique.

Madame Dupont secoua la tête:

— «Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais j’espère vraiment, Leroy, que quelqu’un va te faire redescendre sur terre.» Puis, avisant le portail, son visage s’illumina. «Tiens, on dirait que ta couronne commence déjà à vaciller, plus vite que prévu.»

Inès ne dit plus un mot, fixant Paul Lafont – sur qui la plupart des filles de la ville fantasmaient – qui aida Chloé à sortir de la voiture. Elle portait une robe splendide, peut-être pas aussi onéreuse que celle d’Inès, mais d’apparence bien plus élégante. Sa coiffure et son maquillage étaient irréprochables.

Inès vit tout le monde s’attrouper autour de Chloé, tandis qu’elle-même restait seule. Elle arracha d’un geste sa banderole de fin d’études et sortit en trombe – n’ayant aucune envie de rester à un bal où elle ne serait pas l’unique vedette.

Paul participa à la fête avec enthousiasme. Vers le milieu de la soirée, il emmena Chloé prendre l’air. Il réajusta doucement la couronne fraîchement gagnée de “reine du bal” et commenta:

— «Chloé, on se croirait revenu à mes années de lycée. Je n’aurais jamais cru qu’un bal de promo puisse être si agréable.»

Elle sourit:

— «Oui… j’aimerais que ça ne s’arrête pas.»

Il demanda avec douceur:

— «Pourquoi s’arrêterait-ce? Il y a tant de choses passionnantes qui t’attendent.»

Chloé secoua la tête:

— «Je ne suis pas sûre que tout ça soit pour moi.»

— «Tu te trompes, Chloé.»

Trois ans passèrent. À présent, Chloé arpentait une boutique de robes de mariée pour trouver sa tenue parfaite. Elle et Paul avaient décidé qu’elle poursuivrait au moins trois années d’études supérieures avant de se marier. Sur un canapé, ses hommes préférés – Paul, son père et le fils de Paul – jouaient les conseillers mode.

Une vendeuse s’approcha:

— «Comment puis-je vous aider? Vous avez une idée de style?»

Chloé leva les yeux. Inès Leroy… En une seconde, des tas de souvenirs se bousculèrent pour l’une comme pour l’autre. Chloé esquissa un sourire et demanda:

— «Avez-vous des robes “poubelle” en magasin? Sinon, on ira voir ailleurs.»

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Брюква
La vie de Chloé Morel fut assombrie par la dépendance à l’alcool de son père. Déterminée à économiser de l’argent pour le bal de fin d’année, elle accepta un poste d’agent d’entretien.